Alt-réalité

  • L’ère de la déraison

    «Nous n'avons le choix qu'entre des vérités irrespirables et des supercheries salutaires» - E.M. Cioran

    Nous sommes entrés dans l’ère de la déraison. Par ce terme, j’entends la propension d’un grand nombre de nos concitoyens à ne plus pouvoir ou vouloir raisonner. Raisonner, c’est observer le monde, analyser les faits, rechercher la démonstration, porter le fardeau de la preuve afin d’expliquer objectivement. Ainsi, dans le cas du Covid-19, on en voit nier la science au lieu de s’appuyer sur ses découvertes. Dans le cas de l’élection présidentielle américaine, qui en agite encore certains, on en entend répéter ad nauseam des déclarations qui ont été démontrées comme sans fondement. Des stakahnovistes de la fausse nouvelle.

    Contrairement à ce que semble penser un chroniqueur très local, la part prépondérante des réseaux sociaux dans cette culture de la désinformation et de la propagation de fake news n’est pas garante de liberté mais au contraire le signe d’un asservissement de plus en plus fort des populations au laxisme d’une entreprise et ses algorithmes.. Lequels se trouvent aux mains d’un milliardaire californien souffrant d’une formidable inflation de son égo (comme d’ailleurs l’échotier susmentionné).

    En plus de la diffusion de propos au mieux diffamatoires et généralement haineux, on assiste aujourd’hui à la négation systématique des faits, à la formulation d’affirmations sans preuves et au déni des observations de la science ou des verdicts de la justice. Ce d’autant plus que quelques gourous se sont donné mission de proférer des hypothèses qu’ils s’efforcent de démontrer à grand renfort de manipulations de données, d’interprétations fallacieuses ou de déclarations dénuées de tout fondement.

    Certain professeur des Bouches du Rhône, c’est aujourd’hui démontré, est parti d’une prémisse : «j’ai la croyance qu’un protocole médicamenteux est efficace pour soigner des malades atteints par le Covid-19 et vais tout tenter pour le démontrer». Quitte à trafiquer les échantillons et mesures à inclure dans ses travaux, de sorte à forcer la validation de sa croyance. Et cet individu a d’innombrables suiveurs qui le considèrent comme une divinité de la médecine. Un autre, plus illuminati qu’anthropologue, a eu des positions à géométrie variable tout au long des différentes phases de la pandémie. En septembre 2020, il affirmait sans rire et très sûr de lui qu’il n’y avait pas de seconde vague du Covid-19. Nous en sommes à la cinquième aujourd’hui, ce qui ne l’empêche en rien de continuer à proférer toutes sortes d’absurdités et notamment de menacer du jugement dernier la presse mainstream ainsi que tous ceux qui ne font pas partie de la «résistance». Les autres étant par définition des moutons.

    En matière de politique, il s’en trouve encore pour affirmer que l’élection du président des Etats-Unis en 2020 a été volée et n’est que le fruit d’une tricherie à l’échelle de tout le pays. Ainsi je me souviens d’un échange que j’avais eu avec une ancienne camarade d’école, aujourd’hui installée en Floride. En décembre 2020, elle assurait qu’il ne saurait être question de concéder la victoire de Biden sans recomptages et arbitrages des cours de justice… Les recomptages ont été faits, les cours de justice ont tranché, les audits (commandités par les Républicains) ont rendu leurs rapports : aucune fraude démontrée à vaste échelle qui aurait pu conduire au «vol» de l’élection présidentielle… Qu’à cela ne tienne, elle me dit aujourd’hui ne croire ni aux recomptages, ni aux décisions de justice, allant jusqu’à jurer que tout le monde ment... Enfin, pas tout le monde, juste celles et ceux qui ne croient pas aux délires du No 45.

    Si les vérités ne conviennent pas, alors on les qualifie de mensonges en espérant qu’une majorité finisse par les croire. Il n’y a plus de discussion possible. C’est par ce procédé circulaire de pensée - si l’on ose dire - que les théories du complot, la dénégation systématique des travaux scientifiques et la tromperie généralisée s’ancrent dans les populations.

    L’ère de la déraison c’est exactement cela : nombre de nos concitoyens ne peuvent ou ne veulent plus faire une juste part des choses entre leurs croyances et les explications rationnelles, préférant ainsi des supercheries salutaires à des vérités qu’ils jugent irrespirables. Personnellement, je préfère ces dernières que les mensonges abrutissants des négationnistes.

  • Trente années plus tard

    Dans une récente interview, Ignazio Cassis s’est permis d’affirmer qu’il convenait de ne pas engager la Suisse dans des «renégociations hâtives» avec l’Union Européenne.

    Il a également dit vouloir mettre un terme à ce qu’il appelle une «spirale négative» et explique que c'est dans cette intention que la Confédération, très habituée aux saucissonnages de toutes sortes, a accepté le payer le «milliard de cohésion» et consenti à ne plus limiter l’immigration en provenance de la Croatie. Et de conclure en affirmant qu’il faut du «calme intérieur pour rendre possible un nouveau départ». Et voici qu’il nous balance cette affirmation quasi définitive : «Nous devons d’abord déterminer ce que nous voulons et quel prix nous sommes prêts à payer».

    Et là, je dois dire que je me demande pour qui ou quoi il prend ses concitoyens.

    Il veut nous faire croire qu’après trente années de discussions, de négociations et d’accords bilatéraux, la Suisse ne sait toujours pas ce qu’elle veut? Vraiment?

    La Suisse et les Suisses souffrent de quelques illusions qui, il y a trente années et plus, paraissaient être des traits folkloriques mais qui aujourd’hui constituent des freins à toutes avancées même infinitésimales de notre société, notamment avec l’UE, mais pas uniquement.

    Tout d’abord, la Suisse et nous les Suisses, bien naïvement ethnocentristes, nous voyons comme radicalement différents du reste des nations et de l’humanité. Nous avons une image de carte postale du pays, de sa culture et de son système politique. Nous nous voyons meilleurs que les autres. Ensuite, la Suisse et nous les Suisses nous considérons comme un indispensable exemple de démocratie dans le monde.

    Mais surtout nous, la Suisse et les Suisses avons peur. Peur de l’UE, peur du changement, peur de tout ce qui pourrait, ne serait-ce qu’un tant soit peu, remettre en question l’image surannée du «il n’y en a point comme nous». Peur de perdre notre âme comme les habitants de la Suisse primitive avaient peur de perdre la leur au XIIIe siècle.

    En plus et pire encore, la classe politique manque totalement de courage dans le dossier européen. Courage de se confronter (et non d’affronter) à nos partenaires et, surtout, peur de la sanction populaire des urnes - cette dernière étant devenue l’arme ultime et quasi-infaillible de ceux qui refusent tout.

    Ce manque de courage se reflète aussi dans le flou des politiques et des prises de position. On est plus prompt à décréter ce que l’on ne veut pas que de réfléchir réellement à ce que l’on veut – et en ce sens, Cassis fait évidemment le jeu de l’UDC qui s’érige en championne de l’attente. On en a été amené à devoir voter sur des accords de libre-échange avec des pays du Sud-Est asiatique plutôt qu’avec nos voisins de frontière.

    En plus de l’arrogance de Cassis (car pour lui l’UE «fonctionne de manière technocratique» et fait trop de politique), on notera encore son dramatique manque de vision. Car nous dire qu’il faut prendre (encore davantage) le temps de déterminer ce que nous voulons n’est que la marque de la lâcheté généralisée. Car si après trente années on ne sait toujours pas ce que l’on veut en Suisse, il n’y a plus guère d’espoir.

    Aujourd’hui, la spirale négative, ce sont eux, Ignazio Cassis, le Président de la Confédération ainsi que ceux qui refusent tout. Il n’est évidemment rien sorti du déplacement de Cassis à Bruxelles, sinon le flot habituel des litanies demandant du temps, encore du temps, toujours du temps. Car pour la Suisse, 30 années, ce n’est encore pas suffisant.

    Maros Sefcovic, homme de contact de la Suisse auprès de l'UE ne semble avoir aucune illusion. Il s'est plu à rappeler, sans ambiguïté, qu'il existe un problème de confiance entre la Confédération et l'Union, que «les questions litigieuses ne se sont pas évaporées» et que «L’UE ne veut pas être prise au dépourvu une nouvelle fois».

    C’est on ne peut plus clair. Du coup, l’arrogance, les manœuvres dilatoires et l’indécision du Conseil Fédéral ne sont plus de mise. Et, comme dit le proverbe, c'est au pied du mur que l'on reconnaît le maçon. Dès lors, il conviendrait que le Conseil Fédéral et Cassis aient l’audace de dire clairement ce qu’ils veulent.

    Pas d’accord-cadre avec l’UE ? Qu’ils le disent, haut et fort et qu’on en finisse, tout en acceptant les inévitables conséquences, sans pleurnicher ou hurler à l'incompréhension de l'exception helvétique. Un accord avec l’UE ? Qu’ils le fassent rapidement plutôt que de se livrer à des contorsions intellectuelles et des consultations qui ne mènent à rien en plus de faire perdre du temps.

    Il n'est plus temps d'atermoyer.

  • Notre propre vision de la réalité

    "La croyance selon laquelle notre propre vision de la réalité est la seule réalité est la plus dangereuse de toutes les illusions" - Paul Watzlawick

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  • Le ridicule ne tue pas

    "Le ridicule ne tue pas, ou la réincarnation existe" - Pascal Dubesset

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  • Vivre en contradiction

    "J’essaie de ne pas vivre en contradiction avec les idées que je ne défends pas" - Pierre Desproges

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