L'agonie de la démocratie américaine: un symbole

L’insurrection du 6 janvier 2021 à Washington ne m’a pas véritablement étonné, compte tenu des mois de propagande qui l’ont précédée. Il conviendra que les historiens étudient les séquences d’événements qui ont conduit à l’invasion du saint des saints de la démocratie américaine.

Depuis des semaines cependant, on a assisté à une vaste entreprise de dénégation des résultats de l’élection présidentielle. Par le président lui-même qui évoquait déjà l’existence de fraudes des mois avant l'élection – sans compter les propos qu’il a tenus après, allant jusqu’à téléphoner en personne au secrétaire d’état de Géorgie afin de l’engager à invalider le résultat de l’élection, malgré un recomptage manuel qui n’avait montré qu’aucune fraude n’avait eu lieu.

Ce qui frappe le plus est le schéma mental des opposants à la victoire de Joe Biden – car l’on n’ose parler de raisonnement. Je m’en étais ouvert avec une amie américaine habitant en Floride, trumpiste convaincue depuis 2016. Alors que j’évoquais avec elle la possibilité de concéder la défaite du président sortant avec courtoisie et élégance, elle m’avait répondu: «d’abord le recomptage, ensuite les tribunaux». Force est de constater que c’est exactement ce qui a été fait, ne serait-ce que dans les «swing states» âprement disputés par les deux candidats.

Les recomptages n’ont pas mis en évidence l’existence de fraudes. Les tribunaux, y compris la cour suprême (à majorité de juges républicains) ont débouté quasiment toutes les plaintes visant à invalider l’élection. Des semaines durant, les milieux trumpistes, alimentés par les propos incendiaires de Rudolph Giuliani et Sydney Powell, se sont chauffés à blanc, avec l’idée d’entrer en bataille sous les ordres de l’ex général Michael Flynn, récemment gracié par Trump. Un article du Washington Post relate cette montée en ébullition de manière circonstanciée.

Et pour parachever le tout, une douzaine de sénateurs et plus d’une centaine de représentants républicains jusqu’au-boutistes ont tenté encore, sans aucune chance d’aboutir, d’inverser l’inévitable. Les négationnistes du résultat de l’élection de 2020 fonctionnent en boucle, sans volonté ou capacité de sortir de la dissonance cognitive dans laquelle ils se sont eux-mêmes placés. Il faut leur reconnaître qu’ils croient profondément que Trump a gagné et que l'élection a été volée, même si les faits démontrent le contraire.

Le 6 janvier, Donald Trump prenait part à un rassemblement de ses supporters et ajoutait encore une bonne dose d’huile sur le feu de la discorde (la transcription intégrale de ses propos se trouve ici). En voici un extrait:

You’ll never take back our country with weakness, you have to show strength, you have to be strong. Our exciting adventures and boldest endeavors have not yet begun. My fellow Americans for our movement, for our children and for our beloved country and I say this, despite all that’s happened, the best is yet to come.
So we’re going to, we’re going to walk down Pennsylvania Avenue, I love Pennsylvania Avenue, and we’re going to the Capitol and we’re going to try and give… The Democrats are hopeless. They’re never voting for anything, not even one vote. But we’re going to try and give our Republicans, the weak ones, because the strong ones don’t need any of our help, we’re going to try and give them the kind of pride and boldness that they need to take back our country.
So let’s walk down Pennsylvania Avenue. I want to thank you all. God bless you and God bless America. Thank you all for being here, this is incredible.
Thank you very much. Thank you.

Il n’en fallait pas plus pour qu’une foule galvanisée se rende au Capitole. On connaît la suite. Les soutiens de Trump prétendent que cette manifestation était encadrée par des antifas. Il n’en demeure pas moins que des hordes d’agités hurlant des slogans pro-Trump ont investi le haut-lieu de la démocratie américaine et l’ont saccagé, pensant faire la révolution.

Une majorité de parlementaires républicains, comme soudain rattrapés par une réalité niée de longues semaines durant, se sont rendus à une évidence pourtant connue depuis le début. Il fallait certifier l’élection de Biden.

Je suis convaincu que les symboles façonnent l’Histoire. Ainsi par exemple, la poignée de main entre Hitler et Pétain à Montoire a scellé le destin et la condamnation à mort de ce dernier. Trump a voulu symboliser une Amérique prétendument oubliée, prolétaire, rurale et blanche, en évidente contradiction avec Trump lui-même: riche et New Yorkais. Les évènements du 6 janvier ont montré que les Etats-Unis ne le sont en réalité pas: on fait le constat d’un pays divisé gravement, encore marqué par la guerre de Sécession, un racisme endémique et de profondes inégalités. Le symbole que je retiendrai est la photographie de cet homme, blanc évidemment, portant un drapeau confédéré hantant les couloirs du Capitole – l’évidence d’un pays en perdition, d'une démocratie à l'agonie, incapable de surmonter un passé pourtant vieux de plus d’un siècle pour faire face à un avenir incertain. Joe Biden aura un travail considérable à accomplir.

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Lien permanent Pin it! Catégories : Etats-Unis, Symboles 10 commentaires

Commentaires

  • Les yeux du photographe, amoureux du noir et blanc, ont vu avec discernement les couleurs sombres d'une Amérique en délire.

    Merci et bien à vous.

  • Judicieusement illustré par le porteur du Dixie Flag foulant les parquets marquetés du Capitole, sous le regard ébahi des ancêtres accrochés aux cimaises, votre billet est argumenté, étayé, structuré – des faits, rien que des faits dans le fond…
    On aurait pu penser que certains phosphorescents des synapses viendraient à résipiscence, admettre qu’ils ont tout faux… Que nenni, autant essayer de convertir des anachorètes aux joies du conjungo ; plus déterminée que jamais, leur escadrille superçonique est de sortie, qui bombarde à coup de liens vers les sources les plus douteuses, exclusivement sur leurs blogs réservés cependant ou ceux dont le taulier prête une oreille complaisante à leurs chants siréniens.
    On constate en effet, à moins que vous les ayez tous « modérés » dans leurs ardeurs vengeresses, que chez vous c’est macache, pas un commentaire contradictoire ou rageur, aux abonnés absents qu’ils sont, ils vous envoient même leurs bons vœux, les braves gens. Vous en avez du bol, en d’autres temps, sous d’autres cieux, vous auriez eu droit aux qualificatifs de renégat ou de vipère lubrique, quand ce n’est pas à la relégation en camp de travail.

    « Ce qui frappe le plus est le schéma mental des opposants à la victoire de Joe Biden – car l’on n’ose parler de raisonnement. … »

    Vous écrivez être sidéré « par leur incapacité de sortir de la dissonance cognitive dans laquelle ils se sont eux-mêmes placés ». Exact, c’est beau comme le jargon de feu mon analyste… Qui plus est, ce qui ne laisse pas de surprendre, c’est l’étrange assortiment de cette galaxie de supporters trumpistes, le composite de ce plaisant Christmas pudding. Comment les chauds partisans de la cause israélienne par exemple peuvent-il côtoyer des zigues dont certains portaient à la manif de drôles de T-shirts avec l’inscription « 6MWE » (6 million was’nt enough) ou « Camp Auschwitz » ? Comment se passent les pique-niques entre eux, les débats sur la Shoah doivent être fichtrement intéressants…? Même combat ? Ces joyeux drilles étaient donc des Antifas déguisés en Proud Boys…

  • Aussi amusant que cela puisse paraître, je n'ai rien modéré du tout. Le détracteur agité du bocal habituel a préféré proférer ses absurdités sur son propre blog. Tant mieux.

    Au-delà de la dissonance cognitive évoquée plus haut, il est intéressant d'analyser les mutations du discours négationniste au fur et à mesure que le principe de réalité le rattrape. D'abord exprimant l'impossibilité que le président élu le devienne effectivement, le propos évolue. Entrée en scène des méchants antifas qui sont venus perturber la manifestation pacifique des trumpistes portant déchaînés et chauffés à blanc par Trump lui-même.

    Il suffit pourtant d'aller voir le site du FBI (que l'on ne pourra pas taxer de sympathies pro antifa) pour constater que les inculpés sont tous des radicalisés pro Trump.

    Je reste effaré de cette image montrant un gibet et une militante emballée dans un drapeau "Keep America Great" devant le Capitole. Une antifa, sûrement.

    Il y a quelque chose de terriblement infantile dans le trumpisme et toutes ses manifestations. Il suffirait de répéter un mensonge ad nauseam pour qu'il devienne une vérité. Consternant.

  • CNN publie le nom et le lieu de domicile des personnes dont les images sont apparues dans la presse et sur les réseaux, au cours de la "visite collective" du Capitole. La chaîne participe ainsi de façon citoyenne à la répression prompte et efficace de la part des agences renseignement US, dont on connaît le zèle terrifiant urbi et orbi. Rien de plus ou moins blâmable comparé à ce que l'on voit d'ordinaire sur la chaîne 12 de CCTV.

  • Ces informations étaient disponibles avant tout sur le site internet du FBI. On ne peut qu'imaginer que les chaînes d'informations les ont reprises.

  • Je vous rassure Gislebert - si tant est que cela puisse vraiment vous rassurer- le cerbère des blogs de la TdG, loin de prendre du repos, a accablé de reproches les blogueurs et les commentateurs qui ont eu le malheur de critiquer l'assaut du Capitole par les "patriotes". Inutile de dire que j'en ai pris mon grade. Dans sa mission évangélique, le vengeur a trouvé le soutien de sa fidèle compère qui, douée d'ubiquité, s'est démultipliée sous de nouveaux pseudonymes et a répandu la bonne parole twiterienne sur les divers blogs. Comme vous le relevez avec justesse, il est tout bonnement impossible à comprendre comment ses nouveaux apôtres de la "vérité" pousse l'aveuglement jusqu'à occulter les accointances des "patriotes" américains avec les révisionnistes de la pire espèce que l'on a pu voir lancer des saluts nazi avant l'assaut. Si la situation prêtait à rire, je la comparerais à la série X file, le charme de Scully en moins. La vérité est ailleurs.

  • 知之者,不如好之者从,好之者,不如乐之者
    «Ceux qui connaissent la vérité ne sont pas égaux à ceux qui l'aiment et ceux qui l'aiment ne sont pas égaux à ceux qui se plaisent en elle» (Kongfuzi)

  • Paul a écrit: «le cerbère des blogs de la TdG, loin de prendre du repos, a accablé de reproches les blogueurs et les commentateurs qui ont eu le malheur de critiquer l'assaut du Capitole par les "patriotes"».

    Ainsi donc M. J.-F. Mabut, journaliste à la retraite et chantre de la liberté d'expression, a fustigé les blogueurs et les commentateurs qui, en dénonçant l'assaut du Capitole (qui ne fut rien moins qu'un assaut contre la démocratie), ont eu le culot de faire usage de... leur liberté d'expression.

  • Vous l'aviez donc remarqué M. Jelmini que vos commentaires et les miens avaient disparu comme par enchantement d'un blog voisin. Je suppose que le "détracteur agité du bocal" qui, tapi dans son blog, mène actuellement une guerre de tranchées, a dû contacter le responsable de la plateforme pour protester du mauvais accueil dont certains ont fait preuve à son égard. Nous sommes décidément bien méchants avec cet "apôtre de la vérité".

  • Il y aurait eu Mabut de pouvoir ? Ça m'étonne, connaissant la maison.

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