La peur de perdre ou le risque de gagner?

Le récent et lâche abandon par le Conseil Fédéral des négociations relatives à l’accord-cadre avec l’Union Européenne a suscité toutes sortes de réactions, des plus choquées aux plus enthousiastes. Dans ce dernier registre on n’en n’attendait pas moins des dinosaures de l’UDC et autres partis apparentés, qui crient victoire et se complaisent dans le «y’en a pas comme nous».

Au chapitre des commentaires un peu moins primaires, on retiendra l’intéressant billet de Monsieur Pascal Décaillet qui, sans doute involontairement, évoque les raisons profondes du refus de l’intégration européenne par une frange de la population suisse. Je cite le journaliste qui se justifie d’être un «souverainiste viscéralement européen» et affirme, sans rire:

«Et maintenant, j'aspire à l'apaisement. Cet accord institutionnel était touffu, atrocement mal fagoté, le Conseil fédéral a mille fois bien fait de tirer la prise. Maintenant, il nous faut nous calmer. Respirer. Ne rien précipiter. Retirer le dossier aux diplomates et aux technocrates. Prendre quelques années pour nous demander, entre nous, les citoyennes et citoyens suisses, ce que nous voulons, en termes de politique européenne»

Cet extrait explique tout. Prendre le temps, ne rien précipiter… Sauf qu’il omet de rappeler que cela fait plus de trente ans que cela dure… Prendre le temps de quoi? D’attendre les inévitables mesures de rétorsion que prendra l’UE? Attendre que les Suisses vainquent leur peur?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la peur. Tout le débat des dernières décennies est en révolution autour de cette émotion savamment attisée par la droite souverainiste et les syndicats de gauche. Peur de perdre quelque chose, on ne sait pas vraiment quoi, sinon ce sens du confort repu et auto satisfait qui habite pas mal de nos compatriotes et se traduit par le repli sur soi, la tête dans le sable, l’ignorance volontaire de ce qui se passe autour de nous, la vision fantasmée du pays et de ses frontières (pour reprendre les bêtes arguties de Monsieur Pascal Décaillet), notamment. Tout cela reflète l’incapacité qui nous empêche de nous imaginer dans un futur autre que celui des ancêtres et de la tradition, l’incapacité de prendre de quelconques risques, bref l’assoupissement induit interdisant de se projeter dans une approche prospective – et non réactive – du futur. Une attitude de riches insouciants, également.

Monsieur Pascal Décaillet nous dit «qu’il faut nous demander ce que nous voulons, en termes de politique européenne». Il n’a que partiellement raison. Ce qu’il faut que nous nous demandions est de savoir si, symboliquement, nous voulons nous-mêmes programmer le réveille-matin ou si nous acceptons le risque de nous faire tirer du lit à l’insu de notre plein gré.

Il n’y a pas besoin d’années pour cela.

Le besoin essentiel est d’être gouverné par de vrais politiques, sachant que notre futur comporte des risques, mais qui encourageront nos populations à les courir et les prendre, ensemble, sachant que l’essentiel n’est pas de savoir ce que vous risquons de perdre, mais d’estimer, d’évaluer ce que nous pourrions avoir à gagner, tout en conservant notre âme.

Tirer la prise comme l’a fait le Conseil Fédéral, par peur de perdre, est indigne. C’est une vision du monde bien différente que celle du consensus mou et de celle colportée par Monsieur Pascal Décaillet et ses comparses de l’alt-droite nationaliste dont le pays a besoin.

 

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Commentaires

  • Un conseil fédéral qui abandonne l'accord-cadre, mais n'hésite pas à signer allègrement l'échange automatique d'informations. D'un côté on refuse la confrontation, alors que de l'autre on se livre pieds et poings liés à un partenaire devenu adversaire.

  • Bof. Je vois plutôt une Suisse internationale, universelle, qui par son refus rappelle qu'elle est ouverte au monde et à tous ceux qui veulent faire affaire avec. Avec en sus le mérite non négligeable de renforcer une neutralité mise à mal.
    Et puis la peur, elle est dans le camp des européistes qui craignent justement les sanctions.
    Enfin, à la vitesse des changements, et un méga crash financier annoncé, les autorités suisses ont certainement bien fait de suivre la sagesse de La Fontaine avec son "Patience et longueur de temps font mieux que force ni que rage." L'art de se hâter lentement fait certainement partie de notre génome.

  • Le fait est que la Suisse se hâte lentement depuis plusieurs décennies dans le dossier européen. En fait, elle n'a fait que régresser depuis le vote de 1992.

    Votre idée d'une Suisse universelle qui par son refus rappelle son ouverture au monde peut paraître comme un aspect pittoresque du folklore helvétique, mais elle n'est vraisemblablement plus adaptée aux temps actuels. On constatera sans doute très rapidement les effets de l'abandon des discussions (même pas de l'accord, mais des discussions de l'accord).

    L'absence de vision politique et la posture de la Suisse sont à l'instar de la personnalité de Parmelin: un gentil, pas très fûté, toujours content de lui. Je trouve cela pathétique.

  • Monsieur Parmelin à le discours simple et généreux d'un commandant de compagnie au moment de licencier la troupe. Ce qui doit certainement provoquer un réflexe conditionné apaisant chez les hommes de ce pays.

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  • Bof... Se hâter lentement, on ne fait que cela depuis plus de trente ans.

  • Entre 1950 et 1989, même scénario. Je suis sorti à l'entracte.

  • Est-ce que les syndicats ne savaient vraiment pas ce que les travailleurs risquaient de perdre avec l'accord-cadre ?
    PY Maillard semble le savoir. Je crois comprendre qu'il a étudié le texte et est arrivé à des conclusions sur le volet qui le concerne, en tant que responsable syndical.

    On peut penser que sa position est trop extrême et qu'il fallait prendre le risque de voir baisser les salaires. Qu'à la fin, le bilan pouvait être globalement positif. Pour cela, il faut croire en la force autorégulatrice du marché et être optimiste de nature.

    Maillard s'est exprimé dans une interview publiée dans la TdG en ligne, mais accessible aux seuls abonnés. C'est pourquoi j'en copie quelques passages ci-après. Il en ressort que le "non" syndical est de toute autre nature que celui de l'UDC.

    https://www.tdg.ch/il-faut-que-chacun-garde-son-calme-474243141436?utm_source=sfmc&utm_medium=email&utm_campaign=TG_ED_9_ENG_EM_NL_MATIN_NOUVELLE_SUBSCRIBERS_AO&utm_term=2021-05-30&utm_content=1291989_

    "La droite reste la droite, oui. Les organisations patronales restent ce qu’elles sont. Quelle était l’alternative? Avons-nous uniquement le choix entre une libéralisation imposée par l’Europe et une libéralisation imposée par la Suisse? Nous nous battrons, et, grâce à la démocratie directe, avec des chances de succès. En revanche, si l’on acceptait ces démantèlements via l’accord-cadre, la partie était finie. Nous avons déjà dû entendre et lire que nos salaires dans le bâtiment, dans l’artisanat, etc. sont des privilèges. Au nom d’autres intérêts, certains n’auraient pas hésité à affirmer que ces salariés peuvent bien vivre avec 1000 ou 2000 francs de moins, n’est-ce pas? C’est ce qui se serait passé."

    Journaliste : A-t-on négocié assez longtemps?

    Les interprètes des signaux de fumée européens nous ont promis plein de changements, d’ouvertures. Lesquels? Le texte n’a jamais changé d’une virgule depuis qu’il nous a été présenté. Alors quand ça s’arrête, nous avons exprimé un soulagement. Le fait de renoncer à l’accord-cadre a semblé soudain à certains: pourtant l’UE elle-même disait que tout cela était trop long, que la Suisse devait choisir un cap, après sept ans de discussions. Le Conseil fédéral a juste fini par se décider.

    (...)

    Journaliste : Mais vous représentez cette partie de la gauche devenue comme antieuropéenne, non?

    Pourtant, voyez-vous, la position des syndicats est prévisible: nous défendons les salariés. Et l’initiative de l’UDC comme l’accord-cadre s’en prenaient frontalement aux règles qui protègent un minimum les salaires en Suisse. Nous avons fait échec aux deux. Les syndicats négocient les salaires de deux millions de personnes dans ce pays couvertes par des conventions collectives. Nous voulons étendre cette couverture, pas la réduire. C’est tout simple."

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