Symboles - Page 2

  • L’alt-réalité comme remède au négationnisme

    Depuis plusieurs semaines, certain blogueur – et ses commentateurs et suiveurs - en manque d’inspiration se fait l’écho des propos négationnistes de l’alt-droite.

    Précisons d’emblée que c’est Kellyanne Conway, l’ex-conseillère personnelle de Donald J. Trump, qui en 2017 avait réifié le concept de «faits alternatifs». Créer un fait alternatif consiste à affirmer qu’une chose vérifiable est en alt-réalité une autre chose et de le répéter encore et encore, de sorte que les masses ignorantes finissent par y croire davantage qu’au fait lui-même.

    Ainsi, par exemple, l’intrusion de manifestants trumpistes au Capitole le 6 janvier 2021. Une meute hurlante et déchaînée d’individus qui investissent violemment le saint des saints de la démocratie des Etats-Unis, arborant des signes évidents de leur appartenance à la mouvance trumpiste (casquettes MAGA, drapeaux Trump) ou clairement fasciste (T-shirts Camp Auschwitz), de leur appartenance au mouvement des «Proud Boys» ou autres organisations racistes (drapeaux confédérés) ou fascistes connues du FBI. Images à l’appui, on a pu voir ces gens s’en prendre violemment aux forces de l’ordre avec pour certains, l’intention de prendre quelques parlementaires en otage (sinon, pourquoi arborer des menottes en plastique?), et de procéder au saccage du lieu. Bilan, 5 morts.

    Pour les fervents adeptes de l’alt-réalité, ces gens étaient pour la plupart des antifas, les trumpistes présents n’ayant que l’intention de manifester pacifiquement contre le «vol» de l’élection présidentielle (un autre fait alternatif, ensemencé par le président lui-même, bien avant l’élection). Il s’est trouvé bon nombre d’agences de presse bidon, de trumpistes convaincus ou d’élus républicains pour propager ce conte de fées : les gentils pro Trump se sont fait déborder par de méchants antifas. On aura beau leur démontrer le contraire, leur expliquer gentiment qu’il vaut mieux consulter le site du FBI que Sputnik News, Riposte Laïque, Dreuz, Breitbart ou Dieu sait quelle autre source de «réinformation» (sic), rien n’y fait. Ils ont raison, nous avons tort, envers et contre toute démonstration.

    Les faits, rien que les faits, affirme ce blogueur… Sauf que ces faits relèvent davantage du fantasme et de la manipulation que de la réalité objectivement démontrable. Pour les négationnistes, il sont sans doute trop difficile à accepter, en dépit du fait que le FBI ait annoncé lors d’un point de presse qu’il n’y avait pas d’éléments objectifs permettant de d’avérer la présence d’antifas dans le Capitole le 6 janvier. Le système est binaire, c’est oui ou non, pour ou contre, blanc ou noir, gentil ou méchant. Les adeptes de l’alt-réalité se considèrent évidemment comme des gentils, tous les autres étant des représentants des forces des ténèbres ou de la Guéhenne. Il n'y a plus de place pour un quelconque dialogue. Et la présence de slogans et symboles antisémites ou racistes ne semble pas les déranger davantage que cela.

    Ne nous y trompons pas : l’alt-réalité érigée en système est une composante essentielle du fascisme. Créer une autre narration, visant à démontrer que certains sont victimes d’un complot ourdi par autrui, et le tour est joué. Avec Rudy Reichstadt (fondateur de l’observatoire des conspirations et auteur du magnifique L’opium des imbéciles, Grasset 2020) je soutiens que l’alt-réalité réconforte «ceux qui n’ont pas la force de mettre leurs propres représentations en conformité avec le réel».

    Accessoirement, ce sont toujours d’autres qui sont responsables, alors que les pompiers pyromanes à la Trump ne sont jamais redevables de rien. Les nazis, communistes et autres régimes dictatoriaux ne n’y sont pas pris autrement. Les réseaux sociaux amplifient encore ce phénomène, en plus de laisser à peu près n’importe quelle opinion s’exprimer, sans aucun contrôle ou modération autre que par le biais d'algorithmes.

    Pour paraphraser Rudy Reichstadt, l’alt-droite, le négationnisme ne sont pas des troubles mentaux. Ce sont les composantes «d’un programme politique». Et celui-ci est dangereux pour la démocratie, pour la libre-pensée, pour la liberté d'expression.

  • Le gibet comme symbole du "pacifisme" trumpien

    Certain blogueur, assez plaisantin et dont je tairai le nom par égard pour lui, prétend que les insurgés du 6 janvier à Washington DC, «qui sont montés sur les échafaudages, ont brisé les fenêtres et sont entrés dans le capitole étaient des gens d’Antifas qui se sont infiltrés parmi les manifestants pacifiques (…)».

    Il est facile de débunker de telles fake news. Il suffit d’aller sur le site du FBI (www.fbi.gov) - dont j’espère que le blogueur en question aura la décence de ne pas le taxer de favoritisme pro-Biden ou antifa - pour obtenir la liste et une partie du pedigree des insurrectionnistes arrêtés et inculpés à ce jour. On retiendra tout particulièrement la liste des individus suivants :

    Nicholas R. Ochs, Hawai’i, fondateur des Proud Boys de Hawai’i

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    Larry Rendell Brock, Texas, lieutenant-colonel de l’US Air Force à la retraite

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    Eric Gavelek Munchel, Tennessee, vu avec des menottes en plastique et filmant l’intérieur du Capitole

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    Jacob Anthony Chansley, a.k.a. Jake Angeli, Arizona, le Q Shaman

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    Adam Johnson, Floride, surpris à voler le pupitre de Nancy Pelosi

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    Derrick Evans, West Virginia, élu libertarien au congrès de Virginie (il a démissionné depuis)

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    Richard Barnett, Arkansas, qui s’était installé les pieds sur le bureau de Nancy Pelosi

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    Lonnie Leroy Coffman, Alabama, portant 11 cocktails Molotov à proximité du Capitole

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    Robert Keith Packer, Virginie, arborant fièrement un T-shirt vantant les mérites du travail à Auschwitz

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    Mais c'est surtout cette terrible image d'un gibet, sous lequel une femme emballée dans un drapeau "Keep America Great" qui me frappe le plus. En effet, depuis quand le gibet est-il une manifestation pacifique?

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  • L'agonie de la démocratie américaine: un symbole

    L’insurrection du 6 janvier 2021 à Washington ne m’a pas véritablement étonné, compte tenu des mois de propagande qui l’ont précédée. Il conviendra que les historiens étudient les séquences d’événements qui ont conduit à l’invasion du saint des saints de la démocratie américaine.

    Depuis des semaines cependant, on a assisté à une vaste entreprise de dénégation des résultats de l’élection présidentielle. Par le président lui-même qui évoquait déjà l’existence de fraudes des mois avant l'élection – sans compter les propos qu’il a tenus après, allant jusqu’à téléphoner en personne au secrétaire d’état de Géorgie afin de l’engager à invalider le résultat de l’élection, malgré un recomptage manuel qui n’avait montré qu’aucune fraude n’avait eu lieu.

    Ce qui frappe le plus est le schéma mental des opposants à la victoire de Joe Biden – car l’on n’ose parler de raisonnement. Je m’en étais ouvert avec une amie américaine habitant en Floride, trumpiste convaincue depuis 2016. Alors que j’évoquais avec elle la possibilité de concéder la défaite du président sortant avec courtoisie et élégance, elle m’avait répondu: «d’abord le recomptage, ensuite les tribunaux». Force est de constater que c’est exactement ce qui a été fait, ne serait-ce que dans les «swing states» âprement disputés par les deux candidats.

    Les recomptages n’ont pas mis en évidence l’existence de fraudes. Les tribunaux, y compris la cour suprême (à majorité de juges républicains) ont débouté quasiment toutes les plaintes visant à invalider l’élection. Des semaines durant, les milieux trumpistes, alimentés par les propos incendiaires de Rudolph Giuliani et Sydney Powell, se sont chauffés à blanc, avec l’idée d’entrer en bataille sous les ordres de l’ex général Michael Flynn, récemment gracié par Trump. Un article du Washington Post relate cette montée en ébullition de manière circonstanciée.

    Et pour parachever le tout, une douzaine de sénateurs et plus d’une centaine de représentants républicains jusqu’au-boutistes ont tenté encore, sans aucune chance d’aboutir, d’inverser l’inévitable. Les négationnistes du résultat de l’élection de 2020 fonctionnent en boucle, sans volonté ou capacité de sortir de la dissonance cognitive dans laquelle ils se sont eux-mêmes placés. Il faut leur reconnaître qu’ils croient profondément que Trump a gagné et que l'élection a été volée, même si les faits démontrent le contraire.

    Le 6 janvier, Donald Trump prenait part à un rassemblement de ses supporters et ajoutait encore une bonne dose d’huile sur le feu de la discorde (la transcription intégrale de ses propos se trouve ici). En voici un extrait:

    You’ll never take back our country with weakness, you have to show strength, you have to be strong. Our exciting adventures and boldest endeavors have not yet begun. My fellow Americans for our movement, for our children and for our beloved country and I say this, despite all that’s happened, the best is yet to come.
    So we’re going to, we’re going to walk down Pennsylvania Avenue, I love Pennsylvania Avenue, and we’re going to the Capitol and we’re going to try and give… The Democrats are hopeless. They’re never voting for anything, not even one vote. But we’re going to try and give our Republicans, the weak ones, because the strong ones don’t need any of our help, we’re going to try and give them the kind of pride and boldness that they need to take back our country.
    So let’s walk down Pennsylvania Avenue. I want to thank you all. God bless you and God bless America. Thank you all for being here, this is incredible.
    Thank you very much. Thank you.

    Il n’en fallait pas plus pour qu’une foule galvanisée se rende au Capitole. On connaît la suite. Les soutiens de Trump prétendent que cette manifestation était encadrée par des antifas. Il n’en demeure pas moins que des hordes d’agités hurlant des slogans pro-Trump ont investi le haut-lieu de la démocratie américaine et l’ont saccagé, pensant faire la révolution.

    Une majorité de parlementaires républicains, comme soudain rattrapés par une réalité niée de longues semaines durant, se sont rendus à une évidence pourtant connue depuis le début. Il fallait certifier l’élection de Biden.

    Je suis convaincu que les symboles façonnent l’Histoire. Ainsi par exemple, la poignée de main entre Hitler et Pétain à Montoire a scellé le destin et la condamnation à mort de ce dernier. Trump a voulu symboliser une Amérique prétendument oubliée, prolétaire, rurale et blanche, en évidente contradiction avec Trump lui-même: riche et New Yorkais. Les évènements du 6 janvier ont montré que les Etats-Unis ne le sont en réalité pas: on fait le constat d’un pays divisé gravement, encore marqué par la guerre de Sécession, un racisme endémique et de profondes inégalités. Le symbole que je retiendrai est la photographie de cet homme, blanc évidemment, portant un drapeau confédéré hantant les couloirs du Capitole – l’évidence d’un pays en perdition, d'une démocratie à l'agonie, incapable de surmonter un passé pourtant vieux de plus d’un siècle pour faire face à un avenir incertain. Joe Biden aura un travail considérable à accomplir.

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