Europe

  • Trente années plus tard

    Dans une récente interview, Ignazio Cassis s’est permis d’affirmer qu’il convenait de ne pas engager la Suisse dans des «renégociations hâtives» avec l’Union Européenne.

    Il a également dit vouloir mettre un terme à ce qu’il appelle une «spirale négative» et explique que c'est dans cette intention que la Confédération, très habituée aux saucissonnages de toutes sortes, a accepté le payer le «milliard de cohésion» et consenti à ne plus limiter l’immigration en provenance de la Croatie. Et de conclure en affirmant qu’il faut du «calme intérieur pour rendre possible un nouveau départ». Et voici qu’il nous balance cette affirmation quasi définitive : «Nous devons d’abord déterminer ce que nous voulons et quel prix nous sommes prêts à payer».

    Et là, je dois dire que je me demande pour qui ou quoi il prend ses concitoyens.

    Il veut nous faire croire qu’après trente années de discussions, de négociations et d’accords bilatéraux, la Suisse ne sait toujours pas ce qu’elle veut? Vraiment?

    La Suisse et les Suisses souffrent de quelques illusions qui, il y a trente années et plus, paraissaient être des traits folkloriques mais qui aujourd’hui constituent des freins à toutes avancées même infinitésimales de notre société, notamment avec l’UE, mais pas uniquement.

    Tout d’abord, la Suisse et nous les Suisses, bien naïvement ethnocentristes, nous voyons comme radicalement différents du reste des nations et de l’humanité. Nous avons une image de carte postale du pays, de sa culture et de son système politique. Nous nous voyons meilleurs que les autres. Ensuite, la Suisse et nous les Suisses nous considérons comme un indispensable exemple de démocratie dans le monde.

    Mais surtout nous, la Suisse et les Suisses avons peur. Peur de l’UE, peur du changement, peur de tout ce qui pourrait, ne serait-ce qu’un tant soit peu, remettre en question l’image surannée du «il n’y en a point comme nous». Peur de perdre notre âme comme les habitants de la Suisse primitive avaient peur de perdre la leur au XIIIe siècle.

    En plus et pire encore, la classe politique manque totalement de courage dans le dossier européen. Courage de se confronter (et non d’affronter) à nos partenaires et, surtout, peur de la sanction populaire des urnes - cette dernière étant devenue l’arme ultime et quasi-infaillible de ceux qui refusent tout.

    Ce manque de courage se reflète aussi dans le flou des politiques et des prises de position. On est plus prompt à décréter ce que l’on ne veut pas que de réfléchir réellement à ce que l’on veut – et en ce sens, Cassis fait évidemment le jeu de l’UDC qui s’érige en championne de l’attente. On en a été amené à devoir voter sur des accords de libre-échange avec des pays du Sud-Est asiatique plutôt qu’avec nos voisins de frontière.

    En plus de l’arrogance de Cassis (car pour lui l’UE «fonctionne de manière technocratique» et fait trop de politique), on notera encore son dramatique manque de vision. Car nous dire qu’il faut prendre (encore davantage) le temps de déterminer ce que nous voulons n’est que la marque de la lâcheté généralisée. Car si après trente années on ne sait toujours pas ce que l’on veut en Suisse, il n’y a plus guère d’espoir.

    Aujourd’hui, la spirale négative, ce sont eux, Ignazio Cassis, le Président de la Confédération ainsi que ceux qui refusent tout. Il n’est évidemment rien sorti du déplacement de Cassis à Bruxelles, sinon le flot habituel des litanies demandant du temps, encore du temps, toujours du temps. Car pour la Suisse, 30 années, ce n’est encore pas suffisant.

    Maros Sefcovic, homme de contact de la Suisse auprès de l'UE ne semble avoir aucune illusion. Il s'est plu à rappeler, sans ambiguïté, qu'il existe un problème de confiance entre la Confédération et l'Union, que «les questions litigieuses ne se sont pas évaporées» et que «L’UE ne veut pas être prise au dépourvu une nouvelle fois».

    C’est on ne peut plus clair. Du coup, l’arrogance, les manœuvres dilatoires et l’indécision du Conseil Fédéral ne sont plus de mise. Et, comme dit le proverbe, c'est au pied du mur que l'on reconnaît le maçon. Dès lors, il conviendrait que le Conseil Fédéral et Cassis aient l’audace de dire clairement ce qu’ils veulent.

    Pas d’accord-cadre avec l’UE ? Qu’ils le disent, haut et fort et qu’on en finisse, tout en acceptant les inévitables conséquences, sans pleurnicher ou hurler à l'incompréhension de l'exception helvétique. Un accord avec l’UE ? Qu’ils le fassent rapidement plutôt que de se livrer à des contorsions intellectuelles et des consultations qui ne mènent à rien en plus de faire perdre du temps.

    Il n'est plus temps d'atermoyer.